Gouverné par le dernier monarque absolu de la planète et comptant un nombre record de séropositifs, le pays a désespérément besoin de changement. Le constat catastrophé d’un journaliste
sud-africain.
Mario Masuko rêve du Zimbabwe. Cet ancien directeur de la banque britannique Barclays, devenu dirigeant politique, a perdu son poste pour avoir osé suggérer que le dernier monarque absolu de la
planète, le “roi play-boy” Mswati III du Swaziland, formé dans les écoles britanniques, devait laisser ses sujets choisir leur gouvernement.
Depuis, Mario Masuko a été incarcéré pour sédition et trahison. Ses partisans ont été passés à tabac. Et, quand les Swazis ont élu un nouveau Parlement, au début du mois d’août, son parti, le
Mouvement démocratique uni du peuple (PUDEMO), comme d’autres formations politiques, a été exclu de la campagne. Car la sélection des candidats est étroitement contrôlée par la monarchie, qui
prétend défendre ainsi la culture du pays. “Au Zimbabwe, la situation est meilleure dans la mesure où les partis politiques y sont autorisés, explique-t-il. Là-bas, le seul problème, c’est leur despote. Les gens vont voter,
puis le despote annule les élections. Au Swaziland, les gens ne peuvent même pas élire qui ils veulent. Au lieu de cela, nous avons un roi qui traite son pays et son peuple comme des jouets. C’est
un régime féodal.”
Le parallèle entre ces deux tyrannies africaines est loin d’être parfait, mais la lutte pour la liberté y est de plus en plus liée. Le COSATU, le puissant Congrès des syndicats sud-africains,
dépeint les deux pays comme “des jumeaux qui contrarient le progrès collectif de la région en adoptant une attitude non démocratique et oppressive contre leur propre population”. La
confédération s’est déclarée prête à imposer un blocus au Swaziland, royaume enclavé dans le territoire sud-africain et comptant environ 1 million d’habitants. Cette mesure constituerait la
première étape d’un vaste plan visant à accentuer la pression sur le roi afin qu’il autorise la mise en place d’un gouvernement démocratique.
La moitié de la population est au chômage
Manifestement, Mswati III n’apprécie guère d’être comparé au dictateur zimbabwéen. Quand Jan Sithole, le chef de la confédération syndicale du Swaziland, est revenu d’une conférence organisée
par le COSATU, en août 2008, pour débattre des ressemblances entre les deux régimes, il a été interrogé par de hauts responsables de la police. “Ils étaient complètement obsédés par le
lien que les gens peuvent faire entre Mugabe et Mswati”, se souvient-il. Selon Mario Masuko, le souverain, monté sur le trône en 1986, a doublement échoué : non seulement il résiste aux
réformes, mais il abuse de son pouvoir. “Les monarques sont extravagants. Ils ont tendance à être dictatoriaux. Au Swaziland, c’est encore pire, parce que c’est une monarchie absolue”,
affirme-t-il.
Le pays souffre du taux d’infection par le VIH le plus élevé du monde. L’espérance de vie y est inférieure à 35 ans, et les campagnes vivent dans la misère. Près de la moitié de la population
est au chômage. Les spécialistes, notamment le personnel médical et les enseignants, partent souvent travailler à l’étranger. Cela n’a pas empêché le roi de dépenser en août dernier l’équivalent de
50 % du budget national de la santé pour envoyer ses treize épouses faire leurs courses à Dubaï et en Europe. Cette virée a inspiré les contestataires locaux, qui ont forgé un nouveau
slogan : “Nous, on s’use ; elles, elles s’amusent.” En septembre, le gouvernement a consacré des millions supplémentaires à de somptueuses festivités marquant les quarante ans de
l’indépendance du pays et le quarantième anniversaire du souverain. Cela a fait descendre dans la rue des milliers de personnes pour les plus importantes manifestations antigouvernementales depuis
des années. Les autorités ont cependant hésité à réprimer ces manifestations, qui coïncidaient avec la visite de dignitaires étrangers – dont Mugabe – venus assister aux cérémonies.
Les Swazis ont certes eu l’occasion de se rendre aux urnes, mais ils n’élisent qu’un Parlement, pas un gouvernement. Celui-ci est nommé par le roi, qui choisit toujours un Premier ministre parmi sa
nombreuse famille, les Dlamini. Si les partis politiques ne sont pas strictement interdits par la Constitution, les élections reposent sur le système traditionnel du tinkhundla. A première
vue, le tinkhundla est une forme de démocratie locale. Dans la pratique, il est le reflet de l’emprise profonde, sur la vie quotidienne de la population, de la monarchie et des chefs
traditionnels, auxquels est officiellement dévolu le rôle de soutiens directs du roi.
Les candidats aux législatives ont dû être approuvés par les chefs tribaux, qui utilisent leur pouvoir pour faire taire les dissensions. Seules les questions locales ont pu être abordées pendant la
campagne, ce qui paralyse tout débat sur la compétence du gouvernement. “Tout le monde dépend d’un chef de village”, affirme Jan Sithole. “Si vous ne laissez pas vos enfants participer aux
activités culturelles extrêmement politisées orchestrées par le chef, vous prenez de grands risques. Vous pouvez être expulsé de chez vous ; vos enfants n’obtiendront pas de bourse pour leurs
études supérieures, même s’ils ont les meilleures notes ; leur père peut perdre son emploi. Il est difficile de résister à de telles pressions. C’est la même chose en ce qui concerne les
élections. Elles sont contrôlées par les chefs, depuis le choix des candidats jusqu’à celui des problèmes dont on peut discuter. C’est pour ça qu’elles n’ont absolument rien de démocratique.”
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